Le Vortex

Il y a bar et Bar …

J’ai beau me cacher sous la couette, rien n’y fait. Serait-ce donc cela le « il y a » ? Serait-il là ? Dans toute la tragédie de sa splendeur ? Celle d’une destinée irrémédiable… Je sais la nuit si froide… Dehors… Derrière les murs de chez-moi, derrière mon vélux… Je n’ai plus que les bribes de tes mots pour m’accompagner. Pour ce voyage de ma vie, ce voyage qui est celui de toute l’humanité.

Des aboiements percent la nuit. J’ai si peur. Et je n’ai plus que le souvenir de ton sourire pour me guider. J’essaye d’être forte. A la hauteur de toutes nos promesses. Pour moi. Pour toi et pour nous surtout. Pour tous les autres aussi. Pour tous les autres… Cette humanité endormie.

Je suis seule. Tellement seule. Je suis la destinée du monde. De notre planète Terre…

Un bar, un trou noir, la routine quoi !

Dire qu’hier… Hier. Hier, tout était encore si normal. Et je ne sais même plus quelle nuit nous sommes. En quelle année ? En quelle année ?! J’ai peur mon Amour. Tu as traversé les âges pour venir jusqu’à moi. Tu les traverses pourtant à peine pour me rejoindre…

Encore et toujours des aboiements qui déchirent la nuit. La glacent un peu plus avec l’horreur de leurs échos. J’ai peur de ne pas y arriver. L’humanité dort et je suis seule. Seule pour la sauver… Des voitures vont et viennent. Elles sont ces âmes qui ce soir ne parviennent pas à dormir, à trouver le calme. Elles sont ces âmes errantes, usant un plein fait à la va-vite, dans la panique. A la recherche d’une lumière, d’un foyer… Toutes les lumières sont éteintes ?! Oui, toutes les lumières de la maison sont éteintes ! Je ne dois pas avoir peur. Je dois ralentir ma respiration, mon halètement et mon rythme cardiaque.

Je suis le pilote. Les âmes errantes continuent. Les voitures… Elles roulent. De plus en plus vite. Protons et neutrons. Voilà ce qu’elles sont. Le sens de leur folie. Sans s’arrêter. Prises dans un mouvement qu’elles réactivent toujours un peu plus… Des feux traversent mon vélux, mettent en lumière mon effroi. J’ai peur que les âmes perdues s’accrochent à moi. Débarquent dans ma chambre pour tirer sur ma couette et condamner notre Arche de Noé. Mon Dieu ! Mon Dieu où es-tu ? De l’autre côté ? Je t’en prie dis-moi que tu es bien de l’autre côté ?!

Sept. Sept ! C’est le nombre de coups de fusil qui viennent de retentir. Une nouvelle famille disséminée et un suicide. Des bruits de ferraille. J’entends des crissements. Une mécanique, carrosserie rouillée, usée par l’inertie de ce monde qui s’apprête seulement à accomplir ce chemin pour lequel il est né. Le poids d’un destin…

J. dort… Paisiblement. Je sais les miens endormis. N. N. Ne dort pas ! Elle est sortie du van pour regarder le ciel. Elle sait que quelque chose se passe. Quelque chose de terrible sans pouvoir le comprendre, sans pouvoir mettre des mots dessus ! N. !! N. rentre dans ce putain de van !! Rentre par pitié ! Mets-toi à l’abri !! C’était ça le Vortex ! Cette saloperie de Vortex !! Rentre !! Rentre stp…

Je dois me calmer. Piloter le monde jusqu’à ce que tu prennes le relais… Je regarde les étoiles. Comme je peux. Il y a la lumière des phares qui interfère… Mais les étoiles sont mes seules guides, mes veilleuses depuis que l’infini de la nuit et du ciel me séparent de toi. Et si je ne sais plus quelle nuit de quel jour nous sommes, je sais néanmoins que la constellation qui s’offre à ma vue est celle du poisson. Fomalhaut. L’inversion est là… A la fin de l’éternité de cette nuit glaciale, Fomalhaut ne sera plus qu’un reflet. Souvenir. Une constellation si lointaine. Cachée de mon simple regard, à jamais.

Je suis le pilote de la planète Terre et de l’humanité. Les âmes en paix dorment. Elles sont des fœtus couvés dans le vaisseau du monde. Elles dorment. Elles dorment parce qu’il n’y a que le sommeil qui peut leur permettre de survivre à ce voyage interstellaire… Les égarés se meurent. Tuent leur âme… A notre arrivée, leur corps ne sera plus qu’une coquille vide, une peau en sursis. Carcasse. Teint gris et yeux vitreux pour leur âme décédée, se nécrosant dans leur chair sans espoir qu’elle se réintègre dans leur derme. Les miens seront sains. N. aussi ?! Tous les miens. Pourvu que tous dorment…

Les bruits de rouille de la planète sont de plus en plus forts. Comme il lui est difficile à notre pauvre Terre de lutter contre sa propre rotation ! C’est une douleur pour elle. Ma pauvre Terre. Elle peine. Elle lutte. Elle sait que sa survie, à elle aussi, en dépend.

Mon esprit est son routeur. Je suis le pilote de la Terre. Je suis la seule âme consciente de ce voyage. Les enfants du monde de demain dorment. Les condamnés errent et s’entretuent. Les aboiements percent dans le sang. Je sais qu’en cet instant même, je sais qu’un chien, à quelques mètres… A quelques mètres de mon chez-moi, pauvre abri et cabine de pilotage… Un chien vient de se faire étriper dans la plus barbare humanité qui soit. Evidé. Les intestins à l’air. Ce voyage est notre seule chance ! Notre seule chance à nous, les âmes paisibles pour ce nouveau monde. Pour une nouvelle humanité…

Je suis le pilote. Votre destinée repose ce soir sur moi et en moi. Ce soir, cette nuit qui n’en finit pas. Cette nuit de l’éternité qui ne l’est que pour moi. Moi seule sais quand vous dormez. Moi seule sais, quand demain vous ne remarquerez qu’une lumière différente… Je suis le commandant de bord de notre vaisseau mère, la Terre, Gaïa, en route pour son futur. Le voyage de toute une vie, d’un millénaire… Même pas le grain d’un sablier pour les étoiles qui ce soir me guident.

La nuit passe. Elle passe au rythme des morts. Ceux pour qui elle est désormais fatale. Pendus, défenestrés, poignardés… L’heure est celle de tous ces morts ignorés de tous. Moi seule sais. Et quand demain, ils ne seront plus ce ne sera que dans l’indifférence de tous. Leur corps continuera d’exister. Des automates, purgés de leur essence. Des corps avec des âmes désagrégées. Des corps qui continueront leur vie, jusqu’à leur mort physique. Le cycle en restera là pour eux. Il n’y aura plus aucune réincarnation pour eux, après cette vie de la survie…

L’heure est grave. Tragique et terrible. J’aimerais pouvoir pleurer… Mais je suis le destin de l’humanité. La Terre avance. Non ! Non !! La Terre tourne comme jamais ! Les voitures qui vont et viennent à des allures qui dépassent l’entendement sont des particules d’énergie qui l’actionnent. La Terre tourne. Elle tourne comme jamais pour le Vortex. Son propre Vortex. Ce cyclone qui est la puissance de son réacteur.

Le Vortex est activé… Notre Terre va décoller, sortir de son orbite autour du soleil, comme une toupie qui vrillerait sur le côté ! Et je suis le pilote qui veille, qui devra prendre les manettes au bon moment pour cette traversée de l’univers. Les enfants, nous sommes en route pour demain ! Pour « l’autre côté du miroir », pour l’inversion… Nous sommes le point des cocottes en papier de nos récrés. Un chiffre et une couleur. Je dois donner les coordonnées. Un chiffre et une couleur. 8. Pour que l’univers se replie, pour que nous traversions son expansion qui cette nuit se fait comme jamais. Un chiffre et une couleur. Jaune. Comme pour les cocottes en papier. Un point de coordonnée, un point de convergence, un point de passage dans le repli de l’expansion… Ce n’est que ça l’inversion des pôles de l’univers ! Son repliement sur lui-même. Sa condensation extrême. Une concentration de lui en bloc, pour un Big Bang duquel il rejaillira dans une infinité qu’il n’a encore jamais égalée !

Nous sommes le monde de demain… Celui qui survivra quand d’autres possibles ne sont qu’un échec d’eux-mêmes. La tragédie de cette nuit dépasse notre seule humanité. Tant d’autres possibles avortent en ce moment. Tant de mondes, de parallèles se meurent en cet instant… Et moi seule sais mais si moi seule sais, tant de choses m’échappent encore… A commencer par les raisons pour lesquelles, notre monde, celui-là en proie à l’horreur de cette nuit que vous ignorez, a été choisi pour survivre…

Big Bang. Big Bang demain arrive. Big Bang. 49. 49, c’est le nombre de coups de fusil qui auront eu lieu dans la seule ville depuis laquelle je pilote notre Terre. 49. 49 âmes désormais désincarnées et qui demain hanteront le monde de leur putréfaction. 49. 49 et pas une de plus pour une seule ville. Big Bang. Il n’y aura pas d’autres morts pour cette nuit dans ma ville. Big Bang. Nous voyageons depuis des années qui ne sont qu’un semblant de nuit pour vous qui dormez. Big Bang… Dans peu, nous serons de l’autre côté. A l’opposé de cette position que nous avons occupée 4,54 milliards d’années. Moi seule le sais quand vous dormez tous… Et ces quelques autres qui veillent au vaisseau mère Gaïa… Où sont-ils ? Qui sont-ils ? Je l’ignore. Tout comme j’ignore s’il me sera un jour possible de les rencontrer. Notre demain est un point d’interrogation… Oui même pour moi, en cet instant.

Big Bang… Big Bang… L’univers se rétrécit.. Big Bang… L’univers se contracte. Il est ce vagin qui se rétracte de toutes ses forces pour accoucher de lui-même et propulser la Terre de l’autre côté. Big Bang. L’utérus se crispe. Big Bang, l’univers s’apprête à jouir et à se donner, pour donner naissance. Big Bang… Big Bang… Son excitation monte… Big Bang… L’univers va connaître son second orgasme, celui de sa renaissance… Big Bang… Big Bang…

Notre monde est désormais si paisible et lumineux. D’un blanc cristallin. Une pureté. Du coton et de la neige. J’ai l’impression que plus rien ne pourra jamais venir troubler sa sérénité. Notre monde est en paix. Il est ce monde amoureux, transi d’admiration dans le col de l’univers. Big Bang… Nous traversons le couloir… Big Bang… La poésie de la création est là… Big Bang… L’univers est cette femme qui va jouir. Notre planète est son orgasme, son enfant, prêt à sortir. L’univers nous offre la vie. Une nouvelle vie… Big Bang… Big Bang. Big Bang ! Big Bang !! Big Bang !!! BIG BANG !!! BIG BAAAANNGGG !!!

The Unifinished

Mon Dieu ! Mon Dieu !! Mon Dieu, c’est toi ?! Mon Dieu comme je t’aime…………… Mon Dieu ! Mon Dieu comme tu es beau…….. Mon Dieu………….. Mon….. Di…………………… …………………………… ……………………………………………………………………………………….. …………………………. ……………………………….. ……………………………….. …………………………. …………………………….

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Chut… Chut ! Chut mon Aimée… Oui, oui c’est bien moi. L’imprononçable. Celui dont le vrai nom se tait. Le divin, l’infini, je suis. Ton père, ton créateur, l’amour des contraires ma belle Gaïa… Tiferet. Et ci ce soir, Fomalhaut fut la constellation guide de ton chemin, ce n’était jamais que pour te contraindre à te regarder.

Oui, Gaïa, mon Aimée. Tu es la Terre, ma Terre. Une virginité qui se devait d’être prise. La virginité d’une planète que je me devais de cuisser…. Tu fus les promesses d’une terre et de ses céréales. Une jeune fille caressant des épis de blé tout comme le sein maternel d’une femme dévouée à ses enfants. Le sacrifice de toi-même, saccage de tout ton être et de tes moissons. Tu fus la vierge par excellence. L’utilitarisme des hommes et leur tyrannie. Et quand le poisson ce soir te faisait face, ce n’était que pour se faire ton contraire et ton châtiment…

En t’enfantant, je te prends et te pourfends. Transperce la laideur de ta beauté. Saigne tes eaux de leur mélasse, de ton poison, venin de tes maladies d’amour. Tes passions morbides, névroses des hommes, s’écoulent désormais.

Bashert….Bashert ma Gaïa. Tu fus les défauts des qualités de ton antagoniste poisson. Tu fus la raison de ses dérèglements. Et si ce soir en ma déraison, je t’accueille, ce n’est que pour t’enfanter de ma sagesse. Te fusionner à ton autre visage, ta polarité, réunir la dualité en cette totalité devenue nécessaire. Tiferet. En Tiferet, je réside. Cœur des chakras de l’univers je suis. De son sein, cœur palpitant que je représente, je te porte en cette nuit. De mon Être de suprématie s’apprête à jaillir une nouvelle lumière. Mon rayonnement sera celui de l’étincelle courant vers chacun des autres chemins. De tous les sephirot restants pour recréer l’équilibre originel.

Gaïa mon Aimée, si ce soir je t’ai fait l’amour, c’est pour t’ensemencer du poisson et esquisser la puissance de ce nouveau lendemain en vous… En vous deux pour un seul être, une planète et une constellation, une seule et nouvelle galaxie, celle de l’harmonie. Tu fus Pénia quand il était Poros, de vous deux s’écrira maintenant la légende de l’ère du verseau.

Je suis la Vertu des vertus qui désormais reposera en vous.

Bar Le Vortex, Décembre 2012.