Folie 2.0, 2.1

Deux vieux mangeant de la soupe, Goya

Le temps est une constante, un invariant en dépit de la manière dont on le vit. Qu’il s’étire ou défile, il reste le même pour l’éternité. Demain le temps existera encore et cette idée, à elle seule, devrait être rassurante. Quoiqu’il advienne, il y aura un immuable.

15 minutes. C’est le mieux, le mieux de mon sommeil. On frappe à la porte. Mais y a personne derrière la porte. 15 minutes, on frappe, je me réveille et puis plus rien. Juste du blanc, comme celui d’une salle d’opération dans ma tête. Un bloc chirurgical. Nuit blanche. Tout est allumé dans ma tête. Encore. C’est cru, c’est très blanc. Table d’opération. Pourquoi dès que je m’endors on frappe à la porte ? Y a personne. Ce n’est pas comme dans un rêve. Dans le sommeil, tu distingues ce qui appartient à ton sommeil du monde qui t’entoure. Je jurerais qu’on frappe bien à la porte de mon appart mais y a personne !

Non y a personne… Mais y a des vagues. Oui des vagues. Ça me submerge. Tout devient un peu brumeux. Ça se déréalise, il y a du rêve que je ne rêve plus qui rentre dans le réel, qui déborde et qui vient l’envahir. Je n’adhère plus au monde, il m’est étranger au point que je me devienne étrangère. Le monde n’est plus le monde. 

J’entends un marteau de juge frapper sur mon bureau. Réveil en sursaut. Je suis réveillée comme pas permis. Je traverse l’appart. Mais il n’y a pas de marteau de juge sur mon bureau, il n’y en a jamais eu. Je ne suis pas juge. Nouvelle nuit blanche en perspective. C’était de nouveau 15 minutes de sommeil. Rien de plus.

Est-ce qu’une personnalité ça se réveille la nuit? Je veux dire, est-ce que c’est une schizophrénie qui se réveille en moi et qui me réveille la nuit? Est-ce que c’est un contenu de mon inconscient qui essaye de passer et qui fait toc-toc, qui tambourine à grand fracas la porte de ma conscience ? Je devrais le savoir… Un cauchemar est un contenu inconscient mal travesti et donc insupportable pour la conscience, d’où l’angoisse du cauchemar et la nécessité de se réveiller. B.a.-ba de la psychanalyse ! Mais ce n’est pas un cauchemar. Il y a juste quelqu’un qui frappe à la porte de mon appartement et, parfois un juge qui annonce qu’il va rendre son verdict. Mais il n’y a personne. Pas de juge. Pas de visiteur nocturne. Juste moi. Mon chat dort. Ça n’a pas de sens.

Les vagues sont là. Pas très loin.

Saturne dévorant un de ses fils, Goya

Il y a des psychotiques qui s’ignorent toute leur vie. La structure, la routine, les repères contiennent la psychose. Les crises sont là mais étouffées. Ça passe inaperçu et à commencer pour le psychotique. Mais il n’y a plus aucun repère et déjà parce qu’il n’y a plus la nuit, juste un toc-toc quand je m’endors. Non il n’y a plus de repères, il n’y a même plus de temps, les journées n’existent plus, les nuits non plus. Il est 11h quand je lève les yeux vers l’horloge. La seconde d’après il est 17h. Il n’y a rien entre 11h et 17h, même pas un trou. Je suis juste passée de 11h à 17h. L’immuable est désormais modulable. Le temps a des ruptures sans aucune cassure. Il fait des sauts. Les lois de l’univers ont changé mais quand ?

La psychanalyse dit sexuel. Toc-toc du coup de bassin. Porte du vagin. Demande de pénétration. Que dit la psychiatrie ? Saloperie de DSM !

Toc-toc ! Tic-tac ! Je sens le cadavre. Tic-tac ! Toc-toc ! Dans quelques minutes il fera jour. Demain est déjà là. Combien de personnes ont dormi cette nuit pendant que je ne dormais pas ? Combien sont mortes pendant que je veillais ? Tic-tac ! Toc-toc ! Tout se découd, je me découds. Un morceau de moi par là, un autre ici. Je vois du pixelisé et mon chat passer.

Je suis dans la Voie lactée. Sans mon corps, sans mes membres, juste dans la Voie lactée parmi les étoiles. C’est grand, c’est infini mais je n’y suis pas perdue. Timbres cristallins d’enfants qui chantent. Je les entends, ils ne sont pas loin, ils sont comme moi, sans leur corps, sans leurs membres, juste dans la Voie lactée parmi les étoiles : « Aidez-nous, nous sommes le peuple des Lumières, nous avons besoin de lumière ».

Réveil en sursaut. D’effroi. J’ai senti mon âme virevolter au-dessus de mon corps, comme une plume rappelée par la gravité. Ça a duré un millième de seconde, avant que mon âme se fasse happer par le cadavre avec lequel j’agis dans le monde des vivants. Bruit sourd, assourdissant. Un moteur au-dessus de mon appart. Je transpire à grosses gouttes. Il est suspendu, reste sur place. Ne surtout pas faire de bruit, ne pas bouger. La voix des enfants était si pure… Le moteur commence à bouger au-dessus de mon appart. C’est à finir sourde et il n’y a personne dans l’immeuble. Ça vibre, on dirait qu’il accomplit des ellipses. Ça dure une éternité, à peine deux minutes dans le réel. J’ai froid, je tremble. Qui étaient ces enfants et que me voulaient-ils ? À Moi ?

Milieu d’après-midi. Je lis le dictionnaire en braille comme si c’était la Bible, à la recherche de la mystique de l’univers. Je fais une herméneutique du Larousse que je décode sans savoir comment. Dans quelques heures, il fera nuit. Ce sera tout blanc encore pour moi. Je comprends tout mais rien. Tout est interconnecté. Je deviens folle de ne pas dormir ?

Tic-tac. Le bruit était rassurant avant. La trotteuse m’apeure désormais. Elle annonce le moment où je serai livrée à moi-même et à ce que je ne veux pas savoir de moi-même. Une tempête est prévue. Pour changer. Ça va encore tanguer.

Je suis dans un monde parallèle, un monde du revers symétrique. Tout, absolument tout, dans mon appart est à son exact opposé. Mon bureau est à gauche de la chambre. Les fenêtres sont sur le mur d’en face. Mes repères sont à prendre à l’envers. Je suis debout, à côté de mon corps qui dort sur son côté inhabituel. Je regarde mon chat, à côté de moi. J’entends la tempête. Y a des branches qui claquent contre les vitres. Ça souffle terrible. Les rideaux bougent. J’ai peur que les fenêtres cèdent. Il y a des bruits de sabots qui viennent scander le sifflement du vent. Je panique, je retourne précipitamment dans mon corps. Je lutte pour me réveiller mais mon corps est un poids mort. Les sabots se rapprochent et la tempête continue de monter. L’ombre géante d’un cavalier de l’apocalypse traverse l’appart. L’ombre se rapproche, m’écrase et me rive définitivement à mon corps ankylosé. Me réveiller, je dois me réveiller !! Debout ! Réveil, je suffoque, je ne trouve plus mon souffle. Ça a duré combien de temps ? 15 minutes, quelle question !

Appeler un psychiatre et prendre RDV. Ne pas négocier avec soi-même. Accepter la sentence. Respirer, inspirer, respirer, inspirer… Franchir le pas. Se faire prendre en charge. Tant pis pour ma carrière ! C’est drôle quand même, à sa manière. Je veux dire une psy qui finit psychotique. Passer sa vie à se demander ce qui passe dans la tête d’un désaxé pour finir avec une camisole chimique. La vie est l’hôpital qui se fout de la charité ! Ouvertement, sans nuance, sans troisième degré. Frontalement. Ahaha qu’est ce que je me marre ! Et si je nommais ma seconde personnalité avant qu’une étiquette soit posée dessus par un de mes confrères, satisfait de son diagnostic, heureux de récupérer mes patients ?! Je vois déjà la tête de circonstance de ce connard, un truc surfait tentant de mimer l’empathie. J’espère qu’il se dira au moins que ça pourrait aussi lui tomber sur la gueule !

Aile ouest. Traverser le couloir et sortir pour me planter au milieu des platanes. Oui, j’ai juste à me rendre dans la cour ! Me mêler aux patients. Quand tu as un doute sur une pathologie, tu jettes le patient dans la cour. Les malades se regroupent naturellement par pathologie semblable. Ouais quand le DSM trime, tu passes par la méthode alternative, la méthode empirique. C’est ce qu’on nous apprend et comme je n’ai ni les idées claires, ni l’objectivité suffisante pour juger de mon propre cas, j’y vois là un début de solution. Bordel, je suis dans la cour parmi les patients comme une bonne malade mentale ! Aucun ne s’approche. Ils me traitent comme une pestiférée. « Allez, toi là,  Jérôme c’est ça ?!  Oh, le schizo, au lieu de me regarder, viens te coller à moi ou envoie-moi un de tes camarades ! ». Putain, il ne bouge pas. Pas plus que les autres. Je suis Moïse dans une cour psychiatrique. La mer est ouverte, c’est un grand vide autour de moi… Assez logique non ? Ils me voient comme le dominant, la thérapeute, celle qui est en position de pouvoir. Non mais on s’en fout de la relation patient-psy ! Pitié, j’ai besoin de savoir. Fait chier !! C’est décidément le plus grand moment de solitude de toute ma vie. Je suis partagée entre la crise nerveuse et le rire gras de soulagement.

Dormir. Oui dormir. Tout va rentrer dans l’ordre si je dors. Je le sais mais je le sais trop. Mon corps se crispe. Si seulement j’avais le droit de me faire des prescriptions. J’aurais dû me servir directement dans la pharmacie du service. Impossible de trouver le sommeil. Je cogite. Ritualiser tout, de l’heure du pipi aux courses, au rapport sexuel à la minute près. Structurer le moindre détail pour endiguer les crises. Combien de temps un fou peut-il cacher sa folie au regard de ses collègues sur-spécialises ? Ne pas se poser la question. Les décompensations existent. Les bouffées délirantes aussi… Mais si c’est bien un début de schizophrénie ?! Chut ! Tais-toi. Voilà que je me parle déjà, que je parle à ma dichotomie interne comme le veut la coutume. XPTDR ! Pour tout dire, j’ai surtout envie de pleurer. Et cette nuit qui n’en finit pas… 2 ou 3 syllabes pour ma personnalité d’emprunt ? Voilà que je me prends au jeu.

Jeudi. 10h. J’ai un trou de mémoire. Je dois renouveler l’ordonnance du patient mais je ne sais plus. Je ne sais plus le nom de son traitement ! Comment c’est possible ? 4 ans que je le suis, qu’il vient une fois par trimestre pour son ordonnance. Calme. Oui, calme. L’ordinateur est là, tout est enregistré. C’est la première fois que ça m’arrive. Ma mémoire ne flanche jamais, j’ai réussi grâce à elle. Pas de panique, ce n’est qu’un détail. Je dors peu. Rien d’alarmant, un simple trou de mémoire. Dépakote, Olanzapine teva. Ce n’était que deux noms de médocs et l’ordinateur sait pour moi. Voilà, tout est rentré dans l’ordre. Ne rien laisser transparaître devant le patient.

Qu’est ce que je fous avec les bottines de Laura Ingalls ?! C’est quoi cette poussière terreuse ?! « Oh ! Poussez-vous ! Vous voyez pas que vous gênez ! ». Quelqu’un me tire le bras en arrière. Hennissements, cheval. Calèche. Rue ? Une femme m’a tirée vers elle, vient de m’éviter de finir renversée. Son visage m’est familier. Elle me parle. Qu’est-ce qu’elle dit ? Je la connais je crois alors que je ne l’ai jamais rencontrée. C’est quoi ce bordel ? Une rue mais aucun pavé, pas de goudron et cette femme qui me traite comme une intime, qui me semble intime. « Madame, dépêchez-vous ! Vous êtes en retard, les enfants vous attendent ». Quoi ?! Je ne comprends rien. J’aperçois des devantures vieillottes, surannées de boutiques. Je suis accoutrée d’une robe de 1900. École ?! Pourquoi je me dis que je dois me dépêcher d’aller jusque l’école ? La femme continue de me presser, m’enjoint de hâter le pas. Je suis institutrice. Oui je suis institutrice, en voilà une de révélation ! Les enfants m’attendent pour l’instruction. Où est ma fille ?! Oui, j’ai une fille dans cette vie, je le sais. Elle est partie avant moi, c’est vrai… Elle n’aime pas se rendre à l’école avec moi. Les enfants la chahutent suffisamment à cause de notre lien. Une fois, elle a dit maman et non Madame en classe, spontanément. Comment je sais ça ? Quand ai-je eu ma fille ?

J’aime ma plaque. Elle est belle. Dorée. Toutes les lettres sont en capitale type Arial. J’aime y lire psychiatre et psychanalyste, reconnue par l’association française de psychanalyse. Un sésame, passer du stade d’analysant à celui d’analyste. Des mois de cure pour avoir le droit d’exercer. Non, je ne peux pas être malade. Ça aurait forcément sauté aux yeux de l’analyste qui m’a suivie pendant 7 ans, ou du comité qui m’a certifiée lors de ma demande de praticienne. Les psychiatres, c’est différent. Ils n’écoutent pas, ils listent les symptômes et les reportent sur une grille de lecture. Si tu connais les réponses du QCM, tu le réussis. Et puis, c’est un cursus universitaire la psychiatrie, pas de rite de passage. La psychanalyse, elle, c’est tout un art entre ce que tu dis et tes non-dits, tes silences qui te trahissent, tes résistances qui se braquent. 7 années sur un divan, à remuer les tréfonds. Non ça ne peut passer inaperçu pendant 7 ans. En même temps, Lacan était-il bien câblé ? Faut être honnête, on se pose tous plus au moins la question…

BFM annonce de nouveaux morts. La pandémie semble battre des records. J’ai dressé une jolie table et préparé du bortsch pour ma fille, elle adore ça. J’ai hâte de voir sa trogne, ravie de découvrir la belle couleur rouge de la betterave dans son bol. Elle jouera comme toujours à la pêche, pour attraper les morceaux de viande. Mon portable sonne, sans doute l’hôpital pour un cas inopiné. Je suis d’astreinte. « On vient d’admettre une patiente en urgence, une TS. Elle est en chambre d’isolement, sous sédatif. On vous attend pour l’entretien préliminaire ». Fin de la conversation, je me retourne et je réalise que j’ai mis la table pour deux. J’entends des chiffres, BFM continue son bruit de fond. Je vis seule. Je crois me souvenir que j’ai fait un drôle de rêve cette nuit… Demain je serai de l’autre côté, du côté des patients, j’en ai la certitude en cet instant.

Je m’appelais E. J’étais psychiatre et psychanalyste. J’avais 39 ans.

Il reste toujours l’option du suicide. C’est peut-être d’ailleurs l’ultime marque de notre liberté ? Décider du quand et du comment. Alors quand ? Maintenant. Comment ? Je ne sais pas encore… Je ne sais pas ou je me trouve des excuses ? Qu’est-ce qui distingue l’angoisse, l’unheimlich de la folie? Surgissement du réel, de l’objet petit a et de sa face hors du symbolique, hors du langage. Cassure dans la réalité. Ce n’est que ça l’angoisse, l’impossibilité de coller encore à la réalité parce que la jouissance perdue, son reste y fait effraction. Charabia pour celui qui ne connaît pas les sciences humaines. Dans les faits, l’angoisse est la confrontation d’une jouissance impossible à assumer, celle d’être l’objet de la jouissance de l’Autre, de l’altérité, de ce qui n’est pas nous. Un résidu de l’enfance, de ce temps où nous voulions être le complément du parent mais qui nous renvoie à l’horreur d’être chosifiés, d’être contraints de rentrer dans le monde de l’autre pour être un de ses objets. Cauchemar de l’autre monstrueusement autre qui nous poursuit, qui veut notre mort, nous entrelarde ou nous dévore. Mon reste de jouissance est-il ici ma folie? Un antérieur au signifiant qui coordonne et structure notre psychisme dans le normal, qui tient l’altérité dans une distance supportable ? Si seulement un des tordus de l’aile Ouest était venu se coller à moi…

Ils n’y ont pas été de mains mortes avec le sédatif. Elle se bave dessus, l’œil perdu. Je lui parle et elle n’entrave rien. Je claque les doigts, plusieurs fois. Ses yeux bougent mais pas sa tête, elle cherche d’où provient le bruit. Je la sors de son monde peu à peu. « Mme B., Mme B. ? » Ça y est elle me regarde, avec des yeux aussi vides que ceux d’une morue. « Vous savez où vous êtes Mme B.? Vous êtes à l’hôpital psychiatrique de P., je suis le Docteur E. R. et j’aimerais vous poser quelques questions ». Elle pue, depuis quand ne s’est-elle pas lavée ? Son regard me fait pitié. On dirait qu’elle a perdu la totalité de ses muscles, ils ne semblent pas atrophiés mais mous. Elle est un flan sur un lit, maintenu par des sangles pour ne pas en glisser. Vraiment, elle me fait pitié.

Il est là, en face de moi. Dans le réfectoire du personnel médical. Je vois ses lèvres remuer mais il n’y a pas de son. Plus je le fixe, plus je vois son visage se déformer. Ça se tord comme s’il était dans la douleur. Son rictus découvre des petites dents de merde, pointues et ensanglantées. Mais soudainement sa tête se replie, elle rentre à l’intérieur d’elle-même, comme si les rides de son visage lui suçaient la tête dans une contrition ridicule. Un pruneau qui se déshydrate au-dessus d’un cou. Putain ! Je dois respirer et me calmer. Une bonne partie de mes collègues est là. J’ai un cri coincé dans la gorge, une boule au ventre. J’aimerais hurler, je ne peux pas. Le chef de service n’est pas loin. Quelques pontifes de la psychiatrie seront là cet après-midi. Je ne vais pas tenir. J’ai le palpitant qui s’emballe. Je sens un geste en moi prêt à partir. Renverser le plateau et la table. Jeter la chaise, partir en courant. Je ne peux pas. Je dois me contenir, rester dans mes limites. J’ai une tension qui traverse tout mon bras. Je suis en danger, je me sens en danger, à l’intérieur de moi-même. En danger de moi-même. Je dois fuir.

Je les méprise. Oui, je les méprise au fond de moi. Je crois que je n’avais jamais réalisé à quel point je méprise mes patients avant aujourd’hui. Finir avec eux est sans doute un juste retour, ma punition, ma leçon. Je les méprise comme je méprisais ma mère et donc, un peu moi aussi dans le fond. Ma mère était folle et pas qu’un peu. Elle était bipolaire et ma folie ne devrait pas m’étonner. C’est vrai, je suis là à jouer les offensées de la vie mais quoi de plus normal quand on a la génétique corrompue ? C’est pour ça que je suis devenue psychiatre. Je luttais, je voulais être maîtresse de mon ADN. Échec cuisant. Les chiens ne font pas des chats. Sans doute que je ne suis pas schizophrène mais bipolaire. On associe souvent les deux d’ailleurs, la schizophrénie s’apparentant aux phases maniaques…

Angoisse, irruption inopinée du réel de la jouissance de l’Autre dans la réalité… L’impossibilité de la reconnaître comme sa propre jouissance. Das ding, thanatos, le nœud de la jouissance qui abolit. Feu d’artifice ? Fais péter les fusées au moins, fais de tout ça un truc un peu moins moche. Décompensation, bouffée délirante, seconde personnalité, phase maniaque et une unique constante, l’angoisse. Le monstre, le double qui assume l’ambivalence, vient projeter l’insupportable hors de nous. Mais cet insupportable nous appartient, il vient mettre un terme aux frontières. Toi, moi, une scission qui n’a pas lieu, nous ne sommes que des déjections du monde. En recherche d’une annihilation.

Je suis partie en courant du réfectoire. Il est venu me demander ce que j’avais, sous prétexte d’inquiétude. Il avait de nouveau une tête. J’étais livide de le voir débarquer dans mon bureau pour me questionner. Je n’ai pas vraiment eu le temps de broder, j’ai improvisé un « je suis enceinte, les nausées tu sais ». Il a été gentil, du moins a essayé. Il a dit qu’il serait là pour moi et qu’il se rangerait à mon choix. Un peu avec le sentiment d’être pris au piège, j’imagine. Il m’a aussi bien énervée avec ça, avec tout son pathos de compassion. Ça dégoulinait de lui. Quel con, s’il savait ! Manquerait plus que je sois enceinte. La bonne blague. Faut vraiment que je lourde ce connard. Il ne me baise même pas correctement. Je ne sais même pas pourquoi je le tolère, que j’accepte qu’il gesticule sur moi à l’occasion. Mais le pire ça reste ses prétendus gestes d’affection, genre il m’aime bien et il s’en faudrait peu pour qu’il m’aime tout court. Non mais sérieusement, tu crois que j’en ai quelque chose à carrer de ta tendresse à ce stade ?

Je perçois un truc granuleux, comme des petits cailloux dans tous les coins de mon appart. La mémoire me revient. Il y a des scènes qui se rabibochent dans une forme d’unité, des fragments qui se relient. Tout se recontextualise. Dans la nuit d’hier, j’ai frénétiquement mis du gros sel dans tous les coins. Oui, je me vois en train de le faire. Pour me protéger des esprits, parce qu’il y avait des corbeaux partout sur la route quand je suis rentrée. J’ai même passé la nuit avec un chapelet dans la main ! Désormais il fait jour et le jour nettoie tout d’une prise de conscience. Je comprends le ridicule. Si ce n’était pas de moi dont il est question, je poufferais clairement de rire. Les esprits, le retour du refoulé d’après Freud, du refoulé de notre ambivalence. Je suis un cas princeps à moi seule, pour ne pas dire une caricature.

J’ai envie de violence. De tout défoncer, de frapper, de voir que je fais mal. Ouais, je veux faire mal, voir quelqu’un sous mon joug. Rendre à mon tour. Modeler un autre, en faire un chef-d’œuvre à coups-de-poing et d’insultes. Non, j’ai même pas mal et c’est pour ça que je peux faire mal. C’est ce dont j’ai envie, ce que je veux pouvoir me dire.

Ça fait quoi d’être la fille d’une folle ? Tu grandis avec le sentiment d’être impropre, comme une peau sale dont tu ne peux pas te défaire. Une pellicule de honte qui te recouvre le corps. Pour peu qu’on te regarde, qu’on te regarde vraiment, tu crois que tu vas crever d’humiliation sur place. La moindre remarque, la plus anodine, confirme ce que tu sais. Tu es un détritus et tu le resteras. Rien à faire. Tu vieillis. Tu gardes la honte au fond de toi. Tu te payes la gueule des tarés avec tes collègues. C’est bien, ça cultive le pathos de la distance, un fossé. Eux, pas nous. « Regarde-moi ce con qui se branle en se prenant pour un chien. Et l’autre qui appelle sa mère entre deux versets de la Bible ! Sortez une tasse pour le café de Jésus, il arrive à 16h30. » Oui, tu te sens sale même en vieillissant. Tu te payes la gueule de ce que tu es. Tu participes avec les autres à ta trainée dans la fange. Pas le choix, c’est pour sauver les apparences mais par médiation, c’est toi que tu salis un peu plus. Ça ne m’a même jamais traversé l’esprit de m’interposer, de me dresser devant mes collègues pour leur dire de la fermer. « Oui vos gueules, je suis la fille d’une folle. C’est ma mère que vous ridiculisez, moi avec !! » Non, ça ne m’a jamais effleurée. Fallait que je préserve ma posture, celle du dominant. Nous sommes le savoir qui échappe à tous, nous décidons qui finira du côté des parias de la société.  

Alors, ça y est ? Je peux poser le diagnostic, mon diagnostic ? Il y a encore une partie de moi qui refuse, qui s’accroche. Oui j’ai lutté, tellement lutté contre la destinée familiale. J’aimerais une autre fin. Mais il n’y en a pas d’autres possibles, la fin est toujours merdique. Elle reste une chute, un point final qui clôt une vie, une histoire qu’on s’est racontée sans en comprendre les tenants et les aboutissants. Avec l’espoir d’un sens malgré tout, l’issue pour notre contingence. Je n’ai même pas été une bonne psychiatre, faute à mon mépris pour les patients. J’aurais aimé rencontrer Anzieu, le fils d’Aimée, cette folle de l’histoire. Je me serais sentie moins seule durant ces 39 années de lutte. Je n’ai plus le courage de lutter en dépit de mon « je ne veux pas, je veux une autre fin. »

C’est moi dans le miroir ?! Oui, c’est moi. J’ai dû mal à y croire. Je me reconnais à peine. J’ai les traits tirés. Comme s’ils étaient soudainement devenus masculins, qu’ils étaient ceux de quelqu’un d’autre. Je suis moche comme jamais. Non pas que j’ai été un jour belle, ni même jolie mais je suis clairement une hérésie esthétique là. Mais oui, c’est moi. M, O, I, moi, quel drôle de mot. Ce truc qui n’existe pas. Cette première certitude qu’on t’inculque lors de ton initiation psychanalytique et sans laquelle, la psychanalyse n’est pas possible. Parce que oui, ce qu’on appelle le je, le sujet, n’est qu’un épiphénomène. La surface, le reflet, le quelque chose de visible de ton invisible, l’inconscient. Il n’y a que lui et des instances qui faussent la lecture, la manifestation du fond noir où tout se dépose. Je me regarde et je vois juste ma laideur. Je crois que j’ai moi aussi envie de me raturer, de mettre un terme à l’erreur que je suis. C’est elle qui avait raison. 39 ans que j’essaye de nier la vérité, sa vérité, la seule. J’ai envie de me griffer, de m’enfoncer les ongles dans la chair des joues à en finir avec des moignons de doigts.

La route défile et les arbres avec. J’affiche déjà plus de 300 kilomètres au compteur. Ça sent la fin. Est-ce si grave ? Je me demande quelle a été la dernière pensée de ma mère… Notre dernière conversation, je ne suis pas prête de l’oublier. Faut dire que ce n’en était pas une. Elle m’a appelée depuis sa chambre. « E. viens ma chérie. Viens stp. » Je l’entendais gémir et pleurer depuis plusieurs heures. Je ne voulais pas rentrer dans la chambre mais elle n’arrêtait pas de geindre mon nom. Quand je suis rentrée dans la chambre, elle était toute apprêtée, elle minaudait et voulait que je lui fasse un câlin. Elle me faisait peur, son visage n’était pas serein mais je me suis quand même approchée. Elle m’a tirée par le bras, j’ai essayé de reculer mais elle a tiré un peu plus fort. Elle sentait l’alcool. Elle buvait comme beaucoup de bipolaires pour tenter de se maintenir en phase maniaque. Il y avait tellement de cadavres de bouteilles dans la maison, tous les jours. Je me suis mise à pleurer, par réflexe et encore plus parce que j’avais réellement peur. Ça s’est passé très vite je crois. La seconde d’après, j’avais sa main sur la bouche. Elle me disait de cesser de me débattre, que je ne pouvais pas comprendre mais qu’il était temps que je rachète mes fautes. Et puis elle s’est mise à crier, je me débattais toujours en sanglotant comme une demeurée. « Tu es une erreur, l’erreur qui a bousillé ma vie. Les hommes ne veulent pas de moi à cause de toi ! Tu comprends ? Tu es de trop ! Il est temps d’effacer l’erreur. » Elle voulait me raturer, me tuer, c’est ce qu’elle disait. Quelqu’un a sonné à la porte. Elle a sursauté et relâché la pression de ses mains sur moi. J’ai pu me dégager et m’enfuir. Le lendemain, elle était morte.

J’ai trouvé un appart avec vue sur la falaise. Même en période de pandémie, il y a toujours moyen de s’arranger. Merci airbnb… Il y a un post-it sur le frigo. Ma mère aussi en était adepte. Il y en avait des centaines. Avec des insultes. Ils tapissaient les murs de notre taudis parce qu’il ne fallait pas que j’oublie qui j’étais. Une erreur, une ratée, le truc qui lui avait gâché l’existence. C’était ça la vie avant son suicide. Ça et les cris, les dépenses inconsidérées. Nouvelle voiture, toutes options et des conserves que j’ai dû très jeune apprendre à ouvrir. Que j’ai dû apprendre à voler aussi. La vodka la nourrissait, elle se mettait à parler russe, à hurler dans un putain de dialecte de l’Est. J’avais faim mais pas toujours à manger. Elle cassait tout, achetait et défonçait. Et puis, elle redevenait douce et gentille. Ça ne durait jamais longtemps. Elle passait sa main dans mes cheveux, soudainement, comme si de rien n’était. La minute d’après, elle pleurait comme une gamine.

Étretat et ses falaises. Un jour de 2021. Je m’appelais E., j’étais psychiatre et psychanalyste, j’avais 39 ans. Je rêvais à l’occasion que j’avais une fille. Sans doute parce que la maternité, l’espoir de la maternité et non spécifiquement sa réalisation, extirpe de la perte de sens. La fille que je n’ai pas eue était mes possibles, ceux que je n’ai pas su saisir. Elle aurait pu être la réussite de mon échec avec ma propre mère. Oui, je m’appelais E., j’étais psychiatre et psychanalyste, j’avais 39 ans.

J’ai glissé. C’était tellement glissant faut dire. Il faisait noir. Je me suis raccrochée à la poignée de porte de salle de bain comme j’ai pu. Elle est revenue vers moi cette conne de porte. Ça a été rapide mais j’ai su agripper la poignée. C’était dans la nuit d’un jeudi au vendredi du mois d’avril. Dans la nuit du 10 au 11 avril pour être exacte. Je me suis agrippée à la poignée. J’ai retrouvé l’équilibre, machinalement j’ai allumé le spot de la salle de bain. Le carrelage était une pataugeoire d’eau ensanglantée. Ma mère gisait comme un cochon dans la baignoire. J’avais 13 ans. Et elle se contrefoutait bien de savoir que c’est moi qui la trouverais dans son bain. Les veines gauches tailladées, le bout des doigts comme des saucisses molles et fripées. L’eau coulait toujours, il y en avait partout.J’ai appelé les secours. Je n’avais que 13 ans mais je savais déjà que c’était trop tard.

La psychanalyse est une discipline du bien-dire. Le mot juste. Celui qui fait écho et résonne, qui ramène quelque chose de bloqué, que tu ignorais. « Quels sont les mots que vous pourriez poser sur cette scène ? » C’est la question qu’il a posée au bout de plusieurs séances, à raison de 2 par semaine. Je n’en avais pas et puis le terme âcre est venu. Parce que oui, ça sentait un truc âcre avant que j’ouvre la porte et je crois que dans le fond, je savais ce que j’allais découvrir. Je crois que je voulais découvrir exactement ce que j’ai découvert. Oui, j’ai posé le terme âcre et tout le reste a suivi. Ma haine pour ma mère, sa médiocrité, son refus de se battre contre la maladie. Elle était tellement indigne dans son refus de faire front. Ma prime enfance aussi est revenue, le boomerang que je ne voulais pas reprendre en pleine face. Des bribes de mes 5 premières années de vie, les années déterminantes. Le retrait de mon père. Le sadisme de ma mère qui n’était pas négligente pour l’essentiel, davantage cruelle. Le mutisme dans lequel je me complaisais pour ne pas attirer son attention, pour ne pas trop lui rappeler que j’existais. Mes nuits d’énurésie parce que oui j’ai pissé au lit jusque 5 ans et plus. Ses moqueries, la manière dont elle me laissait dans ma pisse. Sa douceur trois jours après et ses tentatives de séduction, comme si j’étais un vieux riche dont elle attendait une nuit de noces en levrette. Mes oncles, mes tontons qui passaient nous rendre visite, en l’absence de mon père. Toujours en l’absence de mon père. Les gloussements et les regards dérangeants sur mon corps. Ma mère et ses moqueries encore. Qu’est-ce que je voulais qu’on me vole à 5 ans, c’était pas un âge pour jouer les mijaurées ?!

En bas des falaises, il y a l’éternité, la négation du temps. Je sens le vent et l’iode sur mon visage. J’ai les cheveux qui se remplissent de l’air de la mer. Je me sens vivante et ça faisait longtemps que ça ne s’était pas produit. Ironique non ? Je crois me souvenir d’un texte sur l’angoisse, son effraction dans le réel et de la main qui te pousse dans le vide. Sur le précipice de ton propre être, là où le conscient ne fait plus son job. Où tu te retrouves aux confins de ce qui est rien en toi, ton propre néant, comme un point de basculement. Oui, en bas, il y a les vagues, les rochers, surtout les vagues qui s’écrasent sur les rochers. La négation du temps, pour la négation de l’être, qui n’existe pas et qui n’a jamais existé.

Je suis bien la fille de ma mère. Non, les chiens ne font décidément pas des chats, même s’il faut trois générations pour faire un psychotique chez le commun des mortels. Quand la génétique est pourrie, les règles changent. Les dés étaient pipés d’avance. J’ai beau avoir gardé aussi de mon père, ça ne peut pas suffire. En bas des falaises, il y a l’éternité et sa négation du temps. Mais l’ambivalence est normal envers le parent, particulièrement celui de même sexe. Maman tu étais faible. Aujourd’hui, je sais que je le suis autant que toi et que je suis bien ta fille, que je le veuille ou non. Maman ?! Ce nom est à chier, encore plus pour toi. Même quand je parle dans ma tête à ton souvenir.

Elle était belle, enfin je crois. Elle aimait se maquiller, se mettre sur son 31 même pour m’accompagner à l’école. Je la revois dans sa belle robe corail, le rouge à lèvres assorti et ses talons aiguilles, immenses, fins. Phalliques. Elle se faisait objet, un bel objet, offert aux hommes. Elle me disait marche toujours droite et fière comme si tu étais la plus bandante. Je ne comprenais pas trop le mot bandante, je pressentais juste qu’une mère ne doit pas dire ça à sa fille de 9 ans. Je revois ses postures lascives devant l’école. Le regard des pères sur elle. Elle leur faisait envie. Mais il y avait aussi la haine des mères et l’instit qui semblait me regardait avec de la peine. C’est ce jour là que j’ai décidé de ne plus faire pitié à qui que ce soit. J’emmerde depuis toutes les formes possibles de charité et de bienveillance à la con. Les discours éthiques me foutent la gerbe, particulièrement dans le monde psychiatrique.

Je perds de plus en plus mon français. J’élude des mots à l’oral, mes conjugaisons sont oblitérées de mon cerveau quand j’écris. Impossible de m’en souvenir et mon vocabulaire s’efface. Ce n’est pas une aphasie. Non, rien d’une aphasie. C’est pire. Je fais des fautes anormales, je ne sais plus mes accords. Même la syntaxe me demande désormais un effort. Mon langage se déstructure. La psychose progresse plus vite que prévu. Elle commence à toucher au symbolique, revient sur la castration qui instaure. Bientôt, des pensées de toute puissance prendront le relais. Je serai enfermée dans un Moi Idéal. L’omnipotence, l’hyperbole de tout et à commencer par moi. Je ne connais que trop bien la psychose et ses évolutions.

Et sa putasserie, ses airs de salope, sa demande permanente d’une queue. C’est à elle que je dois le tabou, ma frigidité, mon calvaire de la sexualité que j’ai subi toutes ces années. Baiser parce que c’est la norme, sûrement pas une envie mais parce que c’est ce qu’on attend de moi. Le dégoût de mon corps, des positions ridicules dans lesquelles s’emboîtent deux corps. Tellement d’intelligence au sein de l’espèce humaine pour finir comme des animaux qui transpirent et poussent des gémissements ! Oui, tout ça je le dois à ma pute de mère qui ne me trouvait pas assez bien pour m’aimer. Je n’avais rien demandé et certainement pas de venir au monde.

J’ai toujours su qu’elle finirait par se suicider, ça ne pouvait que finir comme ça entre deux de ses crises. Dans le fond, je n’ai rien fait pour l’en empêcher. Je voulais juste que ça s’arrête et j’avais l’espoir que mon père me reprenne avec lui. Elle le haïssait. Elle lui faisait honte. Je me souviens d’une scène avant que mon père ne parte. C’était un repas avec le supérieur de mon père. Ma mère était encore sur son dimanche. Elle portait une tenue tellement moulante et provocante. Je me souviens de ça en dépit de mes 8 ans de l’époque. Oui, c’était provocant même pour mes yeux d’enfant, peut-être à cause du regard que mon père posait sur elle. Ses yeux disaient que ce n’était pas normal et qu’il y avait de l’indécent. Elle caressait le bras du patron de mon père, lui parlait à l’oreille pendant qu’il matait ses seins. Mon père a fait une remarque. Elle a répondu avec un grand sourire : « c’est le privilège des hommes, des vrais, n’est-ce pas Mr. F. ? » Ils ont ri tous les deux, dans une sorte de connivence malgré tout un peu gênée chez le supérieur de mon père. Mr F. est reparti bien éméché et puis, j’ai entendu des cris et des objets se fracasser sur le sol pour changer. Mon père a pris le minimum dans la nuit et n’est plus revenu. Il a été présent comme il a pu après ça. Elle raccrochait quand il appelait pour me parler. Il venait parfois durant la récré, devant l’école. L’instit le laissait faire. Je me précipitais vers lui. Le soir, je retrouvais la déchéance de ma mère et la crasse, les insultes, les cris. Je me terrais où je pouvais en attendant que ça passe. Dans un placard, sous le lit, dans le cagibi mais elle me trouvait à chaque fois. Je devais endurer jusqu’à ce qu’elle s’effondre, complètement bourrée. Sa belle robe débraillée, parfois le sein à l’air quand ce n’était pas le sexe. Le maquillage lui dégueulassait le visage, tout coulait avec ses insultes, ses larmes et ses gestes démesurés. Je ramassais, pendant qu’elle dormait. Tout ce qu’elle avait cassé, je faisais un peu de ménage du haut de mon enfance. Je ne savais pas faire la lessive. Je ne sentais pas toujours bon, je ne savais pas laver mes vêtements autrement qu’à la main. Mon père me ramenait parfois des vêtements neufs à l’école, je mettais aussi en boule à l’occasion mon linge dans mon cartable. Je lui donnais mon linge entre les grilles de l’école, sous les yeux moqueurs des autres gosses, me pointant du doigt. La crasseuse, la fille de la folle, la casos c’était moi. Pas eux. Le collège est arrivé, j’ai commencé à en vouloir à mon père. Je ne l’ai pas vu pendant longtemps, avant l’enterrement de ma mère.

L’air marin me fait tant de bien. Je sens le vent, je ne suis plus qu’une sensation et des odeurs. Je suis en paix pour une fois, avec moi, avec ce que je suis. Mais les pensées reviennent. Les chiffres explosent avec la pandémie, pas les chiffres qu’on croit. L’hôpital de C. a ouvert un second service psychiatrique. Partout dans le pays, de nouveaux services ouvrent. Passage à l’acte, durite qui grille. Je me demande si j’aurais pu échapper à la maladie mentale s’il n’y avait pas eu la crise sanitaire. Question inutile, je sais. C’est comme ça. La vie n’est pas juste, ni bonne, c’est juste la vie et ses faits avec lesquels tu dois composer. La liberté n’existe pas, on ne fait pas surgir les évènements. Ils s’imposent et on doit se démerder avec. J’aime la psychanalyse pour ça. Elle sait que la détermination existe, que la marge de manœuvre est réduite. Il y a du déjà décidé en nous, du décidé qui détermine la manière dont nous réagirons face à ce qui arrive. C’est fonction de notre histoire, de nos traumas d’enfants, du comment ils referont surface. N’empêche que ça reste comique tout ça ! Quand on sait qu’après 40 ans, la maladie mentale devient quasi impossible, une exception. Il ne me restait plus longtemps pour me soustraire à l’épée de Damoclès. Ça s’est joué à pas grand-chose. C’est con pour moi, tant pis et puis ça ne changera pas la face du monde. Avec ou sans moi, le temps continuera. Non ça ne changera pas…

Mon chat va bien. Je l’ai laissé à mon père. Son visage d’homme usé par le temps et la vie était reconnaissant, un peu triste aussi, quand je lui ai confié. Comme un instant de complicité de jadis, d’une confiance aussi réaffirmée. Il n’a pas posé de questions. Il m’a simplement tapoté l’épaule et ajouté en souriant : « Embrasse ton vieux père. Covid ou pas, je suis ton père et justement, je pourrais bien mourir prochainement. » Je l’ai laissé avec mon chat. J’ai cette image d’eux dans le salon de mon père, comme une représentation gravée. Un polaroïd pour ma mémoire, mon chat sur les genoux de mon père. Quelque chose de figé dans le temps, qui y restera. Je les quitte comme ça. Ils resteront ad vitam aeternam ainsi.  

Nib du sujet. Je ne suis pas. Je n’ai jamais été, je traverse seulement le temps. Le témoin de ma propre vie. Je m’appelais E., j’étais psychiatre et psychanalyste, j’avais 39 ans. En bas des falaises, il y a l’éternité et sa négation même du temps, sa négation de l’être.

Comment ça a commencé déjà tout ça ? Un jour, tout ce qui était un repère a sauté. Les rues sont devenues désertes. Le monde est devenu surréaliste. Il y avait moi et ma solitude. Rien d’autre. La planète était sur pause, mon cerveau sur « accélère ». Je cogitais. Les cas explosaient, j’enchainais les gardes. C’était le grand défilé des tarés, je ne pouvais plus dormir. Le reste a surgi. L’angoisse, le passé. Un bout de folie surtout et c’était trop tard.

Il était une fois…. Un monde où il n’y a aucun mot, sans temps, ni présent. Juste des sensations et un fond noir.