De l’Art de devenir une Vieille Conne

Bananapote, la banane responsable et souriante !
Bananapote, la banane responsable et souriante !

Les drôles de vie qu’on a, c’est ce qu’elle a dit, c’est ce qui me hante depuis des années. Comme si elle avait su mettre le doigt sur quelque chose d’essentiel, sur cette énorme tâche de merde qui était devant mes yeux au point que je sois incapable de la voir. Surtout comme si elle avait été capable de formuler dans une simplicité triviale, pittoresque et bâtarde de sa véracité nue, sans fard, sans poésie ni grandeur, juste troublante de banalité et d’évidence, ce que je n’avais jamais réussi à verbaliser. Non pas que ce fut trop difficile à admettre, encore moins à reconnaître. Non, par faute de mots et elle, comme ça, elle avait su le dire et de sa bouche, ça a pris une toute autre dimension. C’est que c’est sorti de la bouche de Kathie. Kathie, celle qui proche de l’obésité et aux genoux plus bons à rien, cassés par son poids, vit depuis des années de la Caf et de TF1 en guise de sollicitation intellectuelle. Une pauvre gens autrement dit et comme on dirait surtout! Mais dans le fond, est-ce qu’il y aurait vraiment quelque chose de plus à ajouter pour compléter le constat? Oui, les drôles de vie qu’on a Kathie, tu crois pas si bien dire! Drôles car gratuites par-dessus tout, c’est qu’importe ce que nous pouvons vivre, aucune compensation ne vient. Pas de dédommagement. Pourtant, tomber dans le cynisme ne serait qu’une facilité de plus, un aveu de médiocrité. De là à faire dans l’optimisme, faudrait pas déconner non plus! Il doit bien y avoir un juste milieu entre ces deux extrêmes, radical chacun de sa connerie borgne, mais quoi? Une lucidité apte à verser dans le mysticisme, ou à défaut dans le lyrisme? C’est que parfois tout semble s’éclairer, comme si un semblant de sens s’esquissait. Histoire qu’on se raconte pour palier aux drôles de vie qu’on a? Possibilité à n’en pas douter. Parce que si on demandait à Y., elle dirait quoi de tout ça, elle? Elle dirait sans doute qu’il faut connaître le confort de la superficialité pour en venir à ce genre de constats à la con, parce qu’entre les deux pipes qu’elle taille à l’arrache pour payer son loyer, elle a pas vraiment le temps de se la jouer rétrospective sur l’existence. Parce qu’une existence de pute ça ambitionne seulement l’essentiel, la survie et la défonce, celle qui permet justement la survie à défaut de la sublimer et de nettoyer l’âme. Enfin tout ça je ne peux que l’imaginer parce que Y. se contente de sourire pour l’heure et d’écarter les cuisses sans tergiverser sur les odeurs de queues mal lavées. J’essaye parfois de me penser en Y. Un peu comme si le mur qui sépare nos appartements, plus précisément nos chambres, n’était qu’un vêtement qu’il me suffirait de passer ou en l’occurrence traverser, pour me faire elle. Projection stérile, nourrie des bruits auxquels il me faut prêter des actes, des gestes et des mains libidineuses, qui ne me conduit qu’à une certitude nihiliste pourtant démentie par les éclats de rire de ses soirées à plusieurs. C’est que dans le fond, je ne me pense Y. qu’en passant par mon propre prisme moral, paradigme désuet pour une bulgare exilée qui se vend à des camionneurs le long de la nationale. Mais comment espérer un lendemain ou l’amour en étant Y. ? Comment penser le sens dans ce qui ne peut avoir de sens? Peut-être encore en choisissant de faire dans un humanisme qui ne s’assume pas, pas plus qu’il se nomme. Parce que j’entends aussi Y. parler un dialecte qui m’échappe avec ses clients et, que je me surprends à présager chez eux davantage de désespérance que chez elle. Je les croise, à l’occasion. Pas de vieux dégueulasses. Monsieur tout le monde. Monsieur tout le monde qui aime le sexe, monsieur tout le monde que je soupçonne d’avoir été malmené par le sexe faible, le sexe qui tient pourtant les cordons de la bourse dans tous les sens du terme. Monsieur tout le monde qui ne parvient pas à trouver sa place. Pas plus que le ramassis de lambdas qui constituent la population mais qui affichent l’hypocrisie et le mensonge d’une vie de bienséance, se mentant au point de se persuader que le pansement mis sur les plaies de nos cicatrices béantes d’existants, suffit pour un aller mieux. Un aller dans les faits pour la mort et quoi entre temps? Un désir de comprendre, de non gratuité. Que tout ne soit pas vain mais dans ce cas, pourquoi est-ce?

En attendant, en attendant Y. rit et m’agace aussi. À croire que je suis jalouse de son bonheur aux amphètes. C’est que Y., ma pute de voisine, se contrefout bien de savoir si elle m’empêche de dormir et dans le fond, peut-être bien que moi aussi. Parce qu’un jour on sera tous morts, alors faisons du bruit pour tromper le silence assourdissant de l’éternité qui se rapproche. Le néant de l’éternité me fait d’ailleurs bien rire à lui seul. Tu viendras déposséder le monde de quoi en me prenant? J’ai bien trop conscience de mon inconsistance et du vide abyssal que je suis, pour me leurrer sur la dérision de ma propre perte, déjà bien entérinée. Faut dire que j’ai toujours aimé démissionner de ma propre vie et que j’ai dû déserter une fois de trop. Simple figure, poupée vide, je me refuse à la forme et concrètement, ça me coûte moins cher que d’être. Étrange confort que d’habiter un cercueil de mélanine tiède. J’acquiesce sans que ça ne me défrise les anglaises à tout ce que peut attendre autrui de moi. Pas si éloignée que ça de Y. Une non-vie vouée à la mort, raccourci simpliste mais approprié en l’occurrence. Désinnervée, néologisme qui se veut plus drastique qu’une apathie et plus lucide sur le vulgaire amas de matière que je suis censée incarner. C’est que je ne suis de toute façon rien au regard de l’espèce à laquelle j’appartiens. Au mieux une banale contingence comme une autre. Dans le pire des cas, une erreur qui sera vite balayée par les lois naturelles de l’animal humain. Par sa propension à se reproduire inlassablement, aveuglément, sans autre but que de poursuivre une tendance biologique qui le dépasse et fait de lui, un être asservi à l’instinct de vie. Oui, c’est jour de fête aujourd’hui. Mais pas de cynisme, car pas d’optimisme non plus ! 

C’est vrai malgré tout que certaines choses semblent avoir un peu de solide. En tête, la souffrance à n’en pas douter. Mais la souffrance est vulgaire comme le disait si bien un de mes profs de fac. D’une vulgarité au-delà du pathos, de ce qui dégouline de nous et s’étale en public. Faut dire qu’elle est tellement facile à éprouver, si commune aux hommes et donc prosaïque, surtout plébéienne quoi. Pas très rassurante pour autant, c’est qu’elle n’en reste pas moins ce qui nous rive à la solitude, à une gravité lourde de réalité. Pourtant, si insignifiante dans la majorité des cas et déjà au regard de notre propre existence. Il en restera quoi dans 10 ans? Finalement ridicule à sa manière dans les faits et en partie à cause du tristement humain qu’elle est. Je souffre. Tu souffres. Il souffre. Nous souffrons. Lot de la condition humaine en somme! Tout se dédramatise pour peu de le vouloir. Mais encore faut-il le vouloir. Alors voulons-le. Et disons-nous que « si tout s’échange entre existants, sauf le poids de l’exister », ça laisse quand même une bonne marge de manœuvre. Hum, disons ça. Jouons à faire du Levinas. Du mauvais Levinas faute de l’avoir totalement compris et pour être en droit de le malmener, de lui asséner quelques élucubrations ou du moins les justifier, si elles ne peuvent être pardonnées. J’en ai besoin ce soir. Étonnamment. Une façon comme une autre de me sécuriser et de revenir à peu près parmi les vivants. C’est que c’est compliqué de revenir d’une désertion de vie pour ma défense. Et puis je ne me suis jamais vraiment aimée en tant que bien vivante. C’est que je fais du bruit. Autant que mon rire. Je frappe aussi. Moi face à la vie. Face aux autres. Face à toi. Alors désolée pour ta petite gueule d’ange. Possible que je l’éborgne en revenant. Ressentir ça m’indispose. Ça me démange, me prend au ventre et faut bien que je m’en débarrasse pour vivre si tu préfères. Alors je gratte jusqu’à ce que ça suinte et que ça s’infecte avant de te cracher ma Maladie Sentimentalement Terrassante, en besoin d’un hôte. Elle ne part qu’à ce prix. Mais je n’en suis pas là pour l’heure. Il n’y a pas d’urgence, ni de nécessité de me ramener à la vie. Parce que c’est Y., la sage, qui a tout compris. Mais ça, ça fait partie des choses qu’il ne faut pas dire, parce qu’on ne veut pas les entendre. Alors je vais éteindre la lumière dans tous les sens et parce qu’il est tard. Demain à mon réveil, elle se rallumera. Avec un peu de chance aux bons étages. A ceux qu’autrui accepte de voir allumés.

Et la lumière fut. Mais pas de révélation. Juste la lumière blafarde du bar et de son néon agonisant. Extinction. Résurrection. Grésillement. Extinction. Comme cette lumière des camions de putes qui se multiplient le long de la nationale, histoire que les culs soient un peu plus contraints de se brader. Et pourtant jadis. Oui ce jadis et à l’image de ce paradoxal nom de bar affublé d’un Before pour des après travail, après chagrin, après 3 verres ou 6, après des plus jamais qui ne viennent jamais, les choses étaient différentes. Oui dans cet avant qui n’a peut-être jamais eu d’autre existence que dans l’imaginaire collectif, ce temps supposé pas si lointain, avoir un cul était une voie de professionnalisation. Mais tout ça, c’était avant que le libéralisme vienne baiser les putes et jeter son foutre sur le porno. Jackie et Michelle,  le « uber » de la fesse et Youporn ont fait la nique à toutes les Clara Morgane qui peuvent au mieux espérer un orgasme bon marché à défaut d’une carrière. A la souffrance de cet anonymat qu’elles subissent en rongeant du frein et non le leur, succèdera cependant un jour la reconnaissance de n’être qu’un trou sans visage parmi d’autres. Mais Y., oui Y., de quoi pourrait-elle se réjouir quand une quinzaine de salopes ont envahi sa portion de nationale?  Y. est pourtant si belle et si heureuse. Etrange beauté au large sourire, si chaleureux et sincère. La nationale n’a pas eu raison de toi Y. Pas pour l’instant mais pour combien de temps Y. ? Comment fais-tu pour irradier et d’où te vient cette putain d’auréole de sainteté qui illumine ton visage? Cette putain de lumière que tu portes et dont aucune faciale ne vient à bout? Oui, dis-moi Y., je veux savoir et comprendre. Dis-moi tout Y. Dis-moi comment on se retrouve le long d’une voie de détresse sans puer la résignation. Dis-moi comment il est possible que tu sois si différente de cette vieille pute qui cohabite avec toi. Si dure et si rude, à la gestuelle figée et à la voix rauque. Ils viennent chercher de l’amour avec toi? N’est-ce pas? J’ai beau voir le défilé devant ta porte,  subir les cris qui proviennent de derrière le mur, détourner le visage quand je passe devant toi et ta portion de route, quelque chose en moi se refuse à te voir comme une pute. J’ai beau l’écrire, le réécrire et le dire, il reste un incommensurable entre toi et cette pute que tu es. Fossé dont je ne parviens pas à mesurer l’ampleur, fossé qui nourrit mon étonnante sollicitude envers toi. Fossé qui explique l’inquiétude qui interrompt le cours de ma vie quand les bruits cessent chez toi pendant plusieurs jours. Ils ne peuvent que venir chercher de l’amour avec toi. Tu ne peux pas resplendir et éclairer notre cour sombre de ton sourire sinon. Ce n’est pas possible. De quoi rêves-tu et qu’espères-tu pour continuer inlassablement? Pour affronter la météo et la transpiration de camionneurs chaque matin dès 10h? Je cherche des réponses dans la tasse de mon thé brûlant. Crois entrapercevoir des bribes d’explication dans les échos des rires avinés du bar. Esclaffements aussi tonitruants qu’injustifiés qui me parviennent sans que je ne les convie, ni ne les autorise à interrompre mon errance mentale si stérile. Et pourtant Y. je te fuis. Oui, ce soir je t’ai fuie, j’ai claqué la porte de mon appartement pour tenter de trouver refuge dans le seul bar où je ne me sens pas trop marginale pour y tolérer ma présence parmi les autres. Pour ne pas me subir parmi d’autres « je ».  Parmi mes semblables si dissemblables de moi, ces autres qui ne me sont pas inconnus mais me restent étrangers. Ceux avec lesquels je suis impuissante depuis toujours à vraiment me lier, à rompre une distance gênée et surtout gênante pour eux. Ceux qui me sont proches et si lointains cependant. Faut dire que ce soir encore il n’y en a que pour toi Y., si bruyante à ta manière même dans l’absence.

Bordel Y., toi qui est la fille de quelqu’un, de quoi pouvais- tu rêver enfant? Soupçonnais-tu déjà que plus nous vieillissons et plus nous rêvons petit et médiocre? Pressentais-tu qu’il n’y va que de la survie que d’apprendre à se rapetisser, à faire taire notre démesure quant au futur? Avais-tu déjà cette connaissance consistant à savoir qu’il n’est même pas ici question d’un effort mais d’une continuité, d’un naturel conformisme entre nos espérances et le peu qu’il nous est réellement possible d’obtenir? Tu ne sembles cependant pas résignée et la non-résignation ne semble pas pouvoir s’accommoder du fatalisme. Mais encore me faudrait-il être sûre de ce qu’est la résignation. S’agit-il bien seulement de notre facilité à accepter l’immuable continuité des choses telles qu’elles sont, équivalent en somme de notre morose destinée ? Une acceptation sans espoir, ni attente d’un événement qui nous en ferait dévier ou simplement la banalisation de l’existence face à laquelle nous abdiquons tous, cessant de nous révolter de notre sort pour y voir malgré tout de l’enviable? Car, moi, contrairement à toi, Y., je ne sais de quoi me réjouir tout en étant consciente d’avoir le cul borné de nouilles comme le disait si bien ma grand-mère. Et pourtant, pourtant je suis là à me désespérer d’une claque qui me ramènerait à la vie et à son combat. J’ai une leçon de vie à obtenir de toi Y. mais tu ne parais pas décidée à me la donner. J’aimerais surtout savoir comment tu fais pour te moquer du temps qui lui se joue comme ça de moi. Lui qui me maltraite, me ravage sans que je ne sois capable de me donner une direction, sans que je ne sois capable de presser la vie pour en obtenir un peu de meilleur, à défaut du normal que j’en ai depuis retiré sans le vouloir. Sois ma voix Y., dis pour moi ce qui doit être dit! Qu’on en finisse une bonne fois pour toutes avec ces conneries. Parle! Parle avant que je te laisse affronter seule ton destin de pute. Nom qui finalement te va bien d’ailleurs quand je suis désormais incapable de savoir à quand remonte ma dernière vraie nuit. Dommage collatéral. Il est temps de faire briller la lumière jusqu’à en griller cette putain d’ampoule. Advienne que pourra d’ici là et aussi après.

C’est l’heure d’allumer une neuvaine. Mon chat est en train de mourir. Je serai un peu plus seule demain. Plasma qui file dans l’atmosphère, petite étoile filante qui livre l’humanité davantage à elle-même, à la solitude de son espèce perdue dans un univers qui n’a que pour résonance le silence. Fin d’une galaxie, d’un système solaire et de tout un monde pour moi. Faisons un vœu en dépit de notre abandon sans cesse plus grand. L’univers compensera ses pertes par l’extension et la création de nouvelles étoiles, de nouveaux systèmes. La vie comblera d’une manière ou d’une autre le vide que mon chat laissera dans mon cœur. Foutaises pour l’heure. Mon chagrin est un peu trop réel, réel seulement pour moi. Parce que la Terre n’en a que faire, qu’elle tourne comme elle l’a toujours fait et me confronte un peu plus à l’absurdité. Peut-être cette claque dont je me désespérais. Un peu trop forte au point de m’anesthésier. Et pourtant, derrière mon stoïcisme qui est surtout d’apparence, le constat que mon chat commence à sentir le vieux me rappelle la vie. Sans doute ici une des dernières choses encore un tant soit peu vraies, authentiques dans ce monde où le constitutionnel et l’inné sont chaque jour un peu plus répudiés. Cul virtuel. Aisselle désodorisée. Organe épilé. Cadavre aseptisé. Mon chat reste malgré tout plus vivant que ce monde vidé de ses manifestations biologiques. Même le sexe et le désir ne portent plus qu’une dérisoire trace de notre appartenance à l’animal. Demain l’utérus artificiel débarquera sur le marché pour nous désolidariser définitivement  de l’instinctif. La honte d’être nous-mêmes, d’être des hommes, nous projette sans cesse un peu plus loin et hors de nous. Cruelle continuité de ce péché originel qui marquait notre condition de bannis et qui nous extirpe désormais du primaire dont nous sommes issus sans espoir d’un retour en arrière, d’une considération pour nos racines que nous déterrons à force de persévérance et de décryptage adn. Les étoiles et le ciel étaient pourtant à peu de choses les mêmes quand Lucy et les premiers hominidés levaient les yeux. Une voûte similaire pour, non pas des siècles qui nous séparent d’eux, mais une foison de concepts qui nous rendent à jamais inaccessibles leurs pensées et leur conscience de la condition humaine. Quel était leur arrangement, à eux, avec la mort pour la vivre comme normalité scandaleuse et inéluctable? Nous sommes pourtant déjà morts sans le savoir. Plus la vie va et s’en va, plus j’en ai la certitude. Mon purgatoire est ici. Il est cet uniforme social que je porte. Un peu trop étroit et mal taillé, à jouer parmi les béni-oui-oui, à l’être humain sans vraiment savoir ce que c’est en dehors de la réalité de la mort qui me reste pourtant inconnue. Si bien que c’est encore de toi, Y., dont je me sens la plus proche au point de m’inquiéter de ce qu’il adviendra de moi dans une semaine. Quand j’aurai déménagé. Quand je ne t’aurai plus pour voisine. Il me faudra sans doute davantage jouer aux faux-semblants, à faire comme si je me sentais comme tout le monde, à ma place parmi mes collègues, les propres de la société. Rien que l’idée me fait vaciller l’esprit et toute volonté, un peu comme cette bougie qui ne sait plus comment faire pour vaincre l’obscurité qui a raison de ses efforts.

Bar Le Before, Avril 2019.